On m’avait dit «écris une comédie». Et puis on m’avait dit tourne en numérique, comme ça tu pourras multiplier les prises sans gaspiller de l’argent. On m’avait dit «je t’assure avec la pellicule tu n’auras que des emmerdes, il faut un vrai budget pour se permettre de tourner en 35mm ». On m’avait dit « ne tourne pas en hiver, ça va être l’enfer et puis les spectateurs détestent avoir froid au cinéma ». On m’avait dit de maquiller mes acteurs et de travailler avec une vraie costumière. On m’avait dit de tourner en studio et d’éviter les extérieurs, surtout par moins 25°C. On m’avait dit aussi de bien écouter les bulletins météo avant chaque jour de tournage. On m’avait dit de travailler avec des techniciens qui avaient déjà tourné plusieurs long-métrages. On m’avait dit « que tourner un film sans distributeur et sans télévision c’était suicidaire », et ça on me l’a dit plusieurs fois. On m’avait dit de ne pas abuser avec les plans-séquences, que pour donner du rythme il fallait faire des coupes toutes les dix secondes. On m’avait dit de ne pas tourner avec une vieille voiture, que l’hiver allait achever le démarreur et que la voiture resterait plantée dans la neige. On m’avait dit « ton scénario ne fait que 40 pages, un scénario de long-métrage ça doit faire au moins 90 pages et avoir pleins de descriptions ». On m’avait dit « tu devrais demander à un scénariste professionnel de relire ton scénario ». On m’avait dit de ne pas utiliser le principe des voix-off comme système de narration, que c’était cliché et que ça ralentissait l’action. On m’avait dit que l’histoire d’un ancien footballeur c’était ridicule dans le contexte du Québec, « si tu veux que le public se sente concerné, raconte l’histoire d’un ancien joueur de hockey ». On m’avait dit qu’Isabelle Blais refuserait de jouer dans mon film. On m’avait dit que sur un long-métrage il fallait au moins deux camions de machinerie et d’éclairage, et un camion de régie, et un carloge avec une télé pour les acteurs connus. On m’avait dit que « sans le soutien d’un régisseur de plateau expérimenté, j’allais droit à la catastrophe ». On m’avait dit « mais comment tu vas faire si tu prends du retard sur le tournage ? …Tu n’as aucune marge financière, c’est de la folie, essaye d’être un peu réaliste ! » On m’avait dit « ne tourne pas en Fuji, tourne en Kodak c’est plus pro ». On m’avait dit « le 35mm c’est too much, tourne en super 16, c’est plus économique et le public ne voit pas la différence ». On m’avait dit « pourquoi tu n’essayes pas de trouver plus d’argent pour faire ton film ». On m’avait dit « il faut au moins deux ou trois mois pour effectuer le montage de l’image, en un mois et demi c’est impossible ». On m’avait dit « si tu tourne en plein hiver prépare-toi à ce que la moitié du temps l’équipe soit malade ». On m’avait dit « tourne quelques scènes-test de ton film et après ça, va chercher du financement ». On m’avait dit « fais gaffe l’histoire d’un ancien footballeur ruiné qui a perdu sa femme, c’est glauque, ça va déprimer tout le monde ». On m’avait dit « pourquoi ton ancien footballeur il reprendrait pas du service, comme dans Rocky ?? »
Oui on m’avait dit tout ça…
…Et finalement la seule chose qu’on ne m’avait pas dit c’est que si je mettais toute ma sincérité dans ce film, il serait sélectionné à Venise et à Toronto. Je n’en veux à personne, mais je m’en serais beaucoup voulu si j’avais écouté tout ce joli monde.